Par où commencer l’APC dans l’établissement

Dans beaucoup d’équipes, la question n’est plus « faut-il parler d’approche par compétences ». Elle est devenue plus gênante : par où on commence vraiment, sans transformer la maquette en décor, et sans promettre une usine à gaz qui décourage tout le monde dès le premier comité pédagogique.

Le 2 avril 2026, lors de la deuxième rencontre APCSup, Christelle Lison a pris cette question à bras-le-corps. Professeure à l’Université de Sherbrooke en pédagogie de l’enseignement supérieur, elle a volontairement placé son propos « entre cosmétique et révolution », parce que c’est exactement la tension qu’elle entend quand elle entre dans un établissement. D’un côté, ceux qui disent qu’il faut bien le faire puisque l’HCERES le demande, avec quelques blocs de compétences pour « mettre un peu de poudre aux yeux ». De l’autre, ceux qui annoncent qu’il faut tout reprendre à zéro, que ça va tout révolutionner. Elle a choisi de se tenir entre les deux, devant plus de 80 participants, avec Jacques Tardif dans la salle, et avec deux autres regards de terrain le même soir : Tuyet Tram Dang Ngoc et Pascal Mériaux.

D’abord un mindset, pas un organigramme

Lison commence par provoquer le chat. Qu’est-ce que vous pensez vraiment de l’APC ? Qu’est-ce que vous en connaissez réellement ? Comment vous vous sentez face à elle ? Les réponses tombent vite, et elles ressemblent à ce qu’on entend dans les couloirs : « ça fait vingt ans qu’on est censés le faire et on n’y arrive toujours pas », « occasion collective de revisiter nos pratiques », « cheval de Troie pour parler pédagogie », « manger les éléphants une bouchée à la fois », « théoriquement génial, tellement compliqué dans le supérieur ».

Pour elle, la première chose claire, c’est que l’APC est une affaire de mindset. On peut la vivre comme une obligation : celle de l’HCERES, celle de l’université, celle d’un doyen qui trouve que « c’est bien ». Sophie, dans le clavardage, parle d’injonctions contradictoires du ministère entre structures de diplôme et évaluation des compétences. Dès qu’on s’installe dans cet espace d’obligation, souvent contradictoire selon les morceaux de l’institution, il devient difficile de sortir de la posture « on n’a pas le choix ».

Vincent, lui, pointe autre chose : l’approche par compétences peut devenir cosmétique, alors que l’approche-programme peut fonctionner. Lison reprend immédiatement. Penser des compétences seul dans son cours n’a pas de sens. On peut bien dire « moi je fais de l’APC », mais sans collectif, la démarche s’arrête au seuil de l’UE. L’approche-programme, c’est précisément ce postulat d’équipe qui permet d’aller jusqu’au bout.

Voir l’opportunité, y compris quand ça fait peur

Dans le même mindset, l’APC peut aussi être une prise de tête. Elle fait peur. Il y a de la résistance au changement, et Lison insiste pour ne pas la réduire aux seuls enseignants. Elle la voit aussi chez les étudiants, chez les personnels de scolarité, chez les services informatiques qui regrettent le temps où l’on sortait un bulletin avec des notes, avant qu’on demande des tableaux de trajectoire de développement.

Elle raconte alors une anecdote de Sherbrooke, avec un clin d’œil à Jacques Tardif. Quand le Wi-Fi est arrivé, une doyenne de la faculté d’éducation s’était opposée : on venait de refaire le filet, et les étudiants allaient « squatter » les couloirs pour avoir Internet. Or les étudiants n’ont jamais squatté au sens où on le craignait. Et Lison, elle, voyait plutôt une opportunité : des tiers-lieux où les étudiants s’installent, vivent l’espace autrement qu’en entrant pour recevoir du contenu et ressortir. Même grille de lecture pour l’APC. On peut la regarder comme une contrainte. On peut aussi la regarder comme l’occasion, enfin, de discuter de pédagogie en enseignement supérieur.

Évidemment, cette opportunité n’est pas confortable pour tout le monde. Pour certains, c’est la reconnaissance qu’ils sont des praticiens de l’enseignement et de l’apprentissage, mais qu’ils ne maîtrisent pas toujours, eux non plus, un certain nombre d’éléments. Lison revient sur l’évaluation, « l’un des actes en enseignement qui est le plus complexe ». Qui nous a appris à évaluer ? Beaucoup se sentent le moins à l’aise sur cet acte-là. Est-ce que j’évalue vraiment ce que je veux évaluer ? Avec quelle rigueur ? Avec quelle équité ? L’APC, dans sa lecture, est aussi cette occasion de se poser de vraies questions sur ce qu’on enseigne, comment on l’enseigne, et comment on l’évalue.

Pourquoi ça devient incontournable aujourd’hui

Une fois le basculement fait vers l’opportunité, Lison explique pourquoi le sujet lui paraît difficile à contourner. Les étudiants ne sont plus les mêmes, et « tant mieux ». Sportifs de haut niveau, artistes, parents, reprises d’études, allophones, étudiants dits à besoin particulier, neurodivergence : les profils se sont diversifiés. Tenir un diplôme n’est plus la seule finalité d’un parcours. Les étudiants parlent aussi de rencontrer des personnes, de vivre une expérience d’apprentissage, de se développer comme humains, de conscience collective, de transition écologique, de voyage.

Le monde dans lequel ils étudient est plus incertain, plus complexe sur les plans politiques, écologiques, sociaux, technologiques. Les études montrent aussi qu’ils n’ont jamais été aussi angoissés. Dans ce contexte, préparer quelqu’un à un métier très carré qui ne bougera pas pendant cinquante ans n’a plus la même évidence. Lison s’appuie alors sur la définition de Jacques Tardif, reprise dans de très nombreux établissements : agir avec compétence, c’est incarner un savoir-agir complexe, mobiliser de manière intelligente une diversité de ressources internes et externes, faire preuve d’ouverture et de curiosité, y compris face à l’IA ou à la littératie médiatique.

Parmi les retombées qu’elle espère pour un établissement, elle en cite plusieurs qui tiennent hors du PowerPoint. L’attractivité des programmes, face aux micro-certifications et à la formation continue proposée ailleurs. Le sens des apprentissages, quand les étudiants demandent pourquoi ils viennent écouter, travailler en équipe, s’engager. Des apprentissages durables dans le temps, avec du transfert entre situations, dans une logique intégrative plutôt que cumulative : on ne saucissonne plus la formation en tranches interchangeables. Et, ce qu’elle assume sans détour, du plaisir : pour les étudiants et pour les enseignants-chercheurs, face à des salles qui se vident et à un sentiment parfois d’enseigner « juste pour soi ».

Ce que ça change sur les contenus, et par où démarrer

Une question du chat, posée par Marie-Michèle, résume une peur fréquente : enseigner en APC avec des familles de situations, est-ce qu’on n’enseignera plus tous les contenus qu’on couvrait jadis, surtout quand un examen d’entrée dans la profession existe, comme en soins infirmiers ? Lison répond sans adoucir. L’APC ne met pas forcément en avant une diminution des contenus. Elle met en avant une manière de les organiser. Ce n’est pas parce que vous enseignez tous les contenus qu’ils les apprennent tous. L’important, c’est comment l’étudiant met au travail les contenus jugés essentiels. Elle rappelle que les sciences de la santé, domaine dans lequel Jacques Tardif travaille beaucoup, fonctionnent plutôt bien en APC, et que les IFSI sont précisément en réorganisation.

Si l’on ramène la session à un démarrage concret, trois gestes se détachent du propos de Lison, sans attendre le prochain webinaire.

D’abord, trancher le mindset : obligation ou opportunité. Tant qu’on reste dans la seule injonction, on glisse facilement vers la cosmétique. Ensuite, refuser de faire l’APC seul dans son cours. Le collectif d’approche-programme n’est pas un luxe organisationnel, c’est la condition pour que la compétence ait un sens au-delà d’une UE. Enfin, accepter de commencer petit, « une bouchée à la fois », en gardant la question du sens au milieu du village : pour les étudiants, pour les enseignants, et pour l’évaluation, cet acte sur lequel tant d’équipes se sentent encore fragiles.

Le replay de la session est ouvert : Replay APCSup #2. Les autres rendez-vous de la communauté sont sur APCSup.

Chez ChallengeMe, on voit souvent des équipes coincées exactement à cet endroit : le référentiel est amorcé, mais le passage à l’évaluation collective et aux feedbacks humains reste flou. La plateforme sert à tenir ce fil, situations, critères, retours d’enseignants, synthèse. Pas à décider à leur place s’ils démarrent par cosmétique ou par opportunité.

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