Tout est dans la pizza : ce que Mélanie Gagnon nous a rappelé sur l’agir compétent

Le 22 septembre 2026, pour la cinquième session d’APCSup, Mélanie Gagnon (conseillère pédagogique en développement de programmes, Université de Sherbrooke) a ouvert son intervention avec un titre qui a tout de suite accroché la salle :

« Tout est dans la pizza : décodez l’approche curriculaire du parcours de professionnalisation à l’Université de Sherbrooke. »

Ce n’était pas une métaphore décorative. En une trentaine de minutes, elle a rendu palpable une distinction que beaucoup d’équipes pédagogiques ressentent sans toujours pouvoir la nommer : évaluer des morceaux n’est pas la même chose qu’attester un agir compétent.

Voici ce que cette pizza dit concrètement, et pourquoi ça change la façon de concevoir un programme, une évaluation, et le sens que les étudiants trouvent dans leur parcours.

Deux façons de « former à la pizza »

Mélanie commence par une opposition volontairement simple.

Dans une approche par compétences qu’elle qualifie de « traditionnelle », on imagine une grande compétence (cuisiner une pizza), découpée en composantes : préparer la pâte, cuisiner la sauce, préparer les garnitures, garnir, cuire… On crée alors, presque naturellement, un cours de pâte, un cours de sauce, un cours de garniture. Les enseignants se disent : à terme, on assemblera tout ça, et nos étudiants seront compétents.

Sauf que, sur le terrain, ça se complique vite. Un étudiant peut avoir une merveilleuse pâte… et une sauce qui laisse à désirer. Alors : est-il compétent, ou pas ? Comment juger ?

Dans le parcours de professionnalisation tel qu’il est institutionnalisé à Sherbrooke (cadre de référence dès ~2009, travail fondateur de Sylvie Mathieu), le regard se déplace. Ce n’est plus la liste des composantes qui structure le programme. C’est l’agir avec compétence dans des situations de confection de pizza.

Mélanie invite à imaginer un grand ensemble (un « cercle bleu ») qui rassemble des centaines de situations : chaîne de restauration rapide, pizzeria artisanale, restaurant gastronomique, food truck ; four à bois ou four électrique ; inventaire abondant ou restreint ; brigade expérimentée ou taux d’absentisme élevé ; commandes en ligne, au téléphone, en personne, claires ou à préciser…

Ce n’est plus « savoir faire la sauce ». C’est agir dans un contexte réel, avec ses contraintes, ses imprévus, ses relations.

Les exigences : un tout, pas une checklist

Autour de cet ensemble de situations, Mélanie accroche ce qu’elle appelle les exigences professionnelles (le vocabulaire change volontairement par rapport à une logique de « composantes »).

Dans la majorité des métiers, dit-elle, on retrouve surtout quatre ordres d’exigences :

  • démarche (ex. respecter les règles d’hygiène et de salubrité) ;
  • collaboration (ex. travailler avec la brigade) ;
  • relation (ex. prioriser la satisfaction du client par la qualité) ;
  • éthique / professionnalisme (ex. s’inscrire dans une approche éco-responsable).

L’exemple est volontairement « bidon », précise-t-elle : ce n’est pas le contenu qui compte, c’est la logique. Ces exigences ne sont pas des morceaux détachés. Pour attester l’agir compétent, l’aspirant pizzaïolo doit les rencontrer toutes. S’il en manque une, on ne « coche » pas la compétence : on lui donne l’occasion de se pratiquer jusqu’à l’atteindre.

C’est exactement le point où beaucoup d’évaluations APC se perdent : on accumule des cases, on somme des indicateurs… et on perd le jugement d’ensemble.

Progresser sans casser la pizza

Autre idée forte : on ne demande pas la même chose en début et en fin de parcours. Les situations sont réparties selon la complexité des contextes, via des cibles de formation intermédiaires (CFI).

Dans l’exemple pizza, la progression pourrait ressembler à ceci :

  1. confection à quelques ingrédients, au four ;
  2. plusieurs ingrédients, au goût du client (probablement allergique).

Et surtout : dès la première étape, l’étudiant ne fait pas « juste » de la sauce ou de la pâte. On l’invite le plus tôt possible à confectionner une pizza entière (très simple, « pepperoni fromage » disons), et on regarde déjà sa démarche, sa façon de prendre une commande, sa collaboration dans une petite équipe, son respect de certaines normes.

La pizza reste entière. C’est le contexte qui se complexifie. Les ressources (connaissances, habiletés, attitudes) s’enrichissent d’un niveau à l’autre. Les attentes sur les exigences aussi.

Pour qui conçoit des grilles ou des activités d’évaluation authentique, c’est une boussole claire : on ne « monte » pas en découpant plus finement ; on monte en situations plus exigeantes, tout en gardant le regard sur le même agir.

On construit à l’envers

Mélanie insiste sur un retournement de méthode que les équipes connaissent souvent sur le papier… et peinent à tenir en pratique.

Avant : qu’est-ce qu’on veut enseigner ? → on crée les cours.

Ici : on part des situations professionnelles, des exigences, des ressources essentielles, puis seulement on crée les activités pédagogiques. Trois types reviennent régulièrement dans le modèle Sherbrooke :

  • A : acquisition (y compris des entraînements pratiques sur une partie de situation) ;
  • M : mobilisation (la situation dans son entièreté, du début à la fin d’un épisode) ;
  • R : réflexion (souvent jumelée à la mobilisation).

Les situations, elles, ne s’inventent pas dans un bureau isolé. Hypothèses d’équipe d’abord, puis collecte massive auprès de praticiens (en visant plutôt les deux premières années de pratique, pour éviter les seuls cas d’expertise rare), puis réécriture et validation terrain. En orthophonie, en nutrition, en kinésiologie, en ergothérapie, Mélanie a montré des familles de situations concrètes issues de ce travail.

Quand un référentiel imposé arrive (question d’Olivier en session), la consigne de Mélanie est nette : se détacher d’abord du référentiel pour rester dans le vocabulaire du terrain, puis faire l’arrimage (souvent plutôt au niveau des exigences qu’au niveau des situations).

Évaluer sans checklist

Sur l’évaluation de la mobilisation, Mélanie est tout aussi claire. L’objet, c’est l’agir compétent en situation. Le moyen : une situation authentique calée sur la CFI concernée. L’outil : une grille d’évaluation critériée à échelle descriptive globale (le « petit nom » local : rubrique).

On veut un jugement d’ensemble. On évite les checklists. Les dimensions de la grille sont liées aux exigences professionnelles. Les critères observables suivent ce que les étudiants ont réellement pu apprendre à ce niveau de progression. Et la grille est transparente, disponible tôt pour étudiants, enseignants, superviseurs, mentors.

Autrement dit : l’évaluation n’est pas un inventaire de tâches réussies. C’est une lecture de comment quelqu’un agit, dans un contexte donné, au regard d’exigences qui forment un tout.

Pourquoi cette pizza reste après la session

Ce qui m’a marqué, en sortant de cette APCSup, ce n’est pas le slogan. C’est la précision pédagogique :

  • une métaphore que tout le monde comprend ;
  • une distinction nette entre composantes et agir ;
  • une progression qui ne casse pas le tout ;
  • une conception qui part du terrain ;
  • une évaluation qui refuse le coches-cases.

Nancy Granger, juste après, a prolongé le fil depuis l’autre bout : ses constellations (une compétence s’exprime rarement seule) et un portfolio pour des personnes déjà en emploi. Deux regards Sherbrooke, mis en relation par Jacques Tardif, qui ne se connaissaient pas avant… et qui se répondent : construire le parcours depuis les situations, et reconnaître ce qui est déjà là.

Pour les équipes qui avancent en APC (en France comme ailleurs), la pizza de Mélanie est un test utile. Quand on hésite sur une maquette, une grille, un référentiel : est-ce qu’on est encore en train d’enseigner la pâte, la sauce et les garnitures séparément… ou est-ce qu’on forme déjà quelqu’un à faire la pizza, dans des situations qui se complexifient ?

Article rédigé à partir de la 5ᵉ session APCSup (22/09/2026), intervention de Mélanie Gagnon, Université de Sherbrooke. Communauté de pratique APCSup, pas un pitch produit. Prochaine session annoncée en live : 2 octobre 2026, même horaire.

Sources

  • Krisp : Webinaire APCSup (01a0c85b260e7514b25be020a375a750)
  • Notes de session / CR : Drive MEETINGS + transcript local session
  • Angles voisins (post LinkedIn distinct) : carte vrApZCgt

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