De la théorie à la pratique : le cas d’école de l’HESAV en approche par compétences

Dans le monde académique, l’écart entre les théories pédagogiques prometteuses et leur mise en œuvre concrète reste l’un des défis majeurs des établissements d’enseignement supérieur. Comment transformer les concepts d’approche par compétences en réalité opérationnelle ? Comment dépasser les résistances et construire un système cohérent qui bénéficie réellement aux étudiants ?
L’École supérieure de santé vaudoise (HESAV) nous offre un exemple remarquable de transformation réussie. Laurence Flaction, responsable pédagogique de la filière technologues en radiologie médicale, a partagé lors d’un récent webinaire le processus complet de mise en place de l’approche par compétences dans son établissement. Découvrons cette méthodologie rigoureuse qui transforme la formation de futurs professionnels de santé.
 

🏗️ Les fondations : une approche collaborative et alignée

Le contexte suisse : contraintes et opportunités

L’HESAV évolue dans un cadre réglementaire spécifique qui structure ses choix pédagogiques. Comme l’explique Laurence Flaction : « Nous, on s’inspire comme beaucoup de professions du modèle canadien CADMED qui avait été réédité en 2015. Et nous, on doit vraiment s’appuyer sur des offices qui existent et sur des lois fédérales. »
Cette contrainte réglementaire, loin d’être un frein, devient un cadre structurant pour l’innovation pédagogique. L’établissement doit concilier les exigences fédérales avec sa volonté de proposer une formation par compétences authentique aux futurs « technologues, on essaye de trouver des noms qui vont revaloriser le radiographeur. »

La méthode collaborative : 5 groupes de réflexion

La transformation de l’HESAV repose sur une démarche collaborative exemplaire. Laurence Flaction détaille l’approche : « On a été dans quelque chose de très collectif où on voulait avoir autant un alignement scientifique qu’un alignement associatif, qu’un alignement pédagogique. L’idée, c’était vraiment d’être alignés dans toutes les directions. »
Cette vision systémique se traduit concrètement par la création de « cinq groupes de réflexion » dont deux groupes centraux : « un groupe sur le référentiel de compétences et le second groupe où on va travailler le référentiel de compétences à la lumière d’un réseau Veille Métiers. »
L’organisation multi-sites : « On a créé un copil, donc un groupe de pilotage sur deux sites. Chez nous, c’est Genève et Vaud », démontrant la capacité de l’établissement à maintenir la cohérence pédagogique malgré la dispersion géographique.

L’ancrage théorique avec Jacques Tardif

La rigueur scientifique guide chaque étape du processus. Comme le souligne Laurence avec humour : « Bizarrement, sur qui on tombe quand on fait des ancrages purs théoriques ? Bien, on tombe sur Jacques. »
Cette référence à Jacques Tardif n’est pas anecdotique : elle ancre solidement la démarche dans l’approche située des compétences. L’établissement développe son plan d’études « avec la compétence illustrer cette approche-là par Jacques Tardif », privilégiant « ce savoir agir » dans des « situations professionnelles » authentiques.

🔬 L’enquête terrain : l’innovation méthodologique

Au-delà de la théorie : aller sur le terrain

La véritable innovation de l’HESAV réside dans sa démarche d’investigation terrain. Laurence Flaction raconte : « On a pris nos petits sacs à dos et nos ambitions et on a été à la rencontre de nos terrains. »
Cette approche dépasse largement la simple analyse documentaire : « On a fait effectivement une recherche de ressources plutôt documentaire. On a analysé des rapports de veille métier, on a analysé le profil professionnel et puis on a analysé les cahiers des charges qui sont écrits par les employeurs dans les petites annonces. On a épluché tous ces éléments clés qui pouvaient être palpables. Mais on s’est dit que ce n’était absolument pas suffisant pour pouvoir créer des situations. »
La méthodologie terrain : L’équipe mène une véritable enquête de terrain : « On a été mener des entretiens, on a fait de la récolte de données auprès de nos praticiens formateurs, auprès des techniciens qui sont diplômés, auprès des étudiants et auprès des chefs TRM. »

Les familles de situations professionnelles identifiées

Cette investigation révèle la richesse des contextes professionnels. Laurence observe : « On sait que partout ces lieux, ils mobilisent des multitudes de savoirs en action ? Jacques, on parlait tout à l’heure de l’action. Donc là, on est vraiment dedans. Il faut qu’on mette en lumière cette richesse-là. On a une diversité incroyable. On a plusieurs modalités aussi. »
L’accueil positif du terrain : Une validation importante émerge de cette démarche : « Quand on est arrivé sur les lieux de la formation pratique, ils nous ont relativement bien reçu. Donc ça, c’est plutôt quelque chose de positif. Et puis, ça nous a vraiment permis de vérifier la cohérence des propos qu’on avait d’un point de vue théorique. »
 

⚙️ La transformation opérationnelle : outils et méthodes

Les situations didactiques comme fil conducteur

L’HESAV développe une approche originale basée sur les situations didactiques. Laurence explique : « Les situations didactiques, c’est vraiment le fil conducteur. En première année, on n’en a qu’une par semestre et à partir de la deuxième année, on en a deux finalement sur l’année qui peuvent évoluer au gré aussi des modules pour qu’on puisse s’en imprégner. »
Cette progression méticuleuse reflète une pédagogie adaptée au développement des étudiants : « C’est la transposition des familles de situation en situation didactique. »
L’intégration modulaire : Chaque situation didactique devient le centre d’un écosystème pédagogique : « Une situation didactique au centre et vous avez effectivement toutes les dimensions qui vont nourrir ce module. »

Le référentiel à 3 dimensions

L’HESAV structure sa formation autour d’un référentiel taxonomique innovant. Laurence détaille : « Trois niveaux taxonomiques qui vont évaluer sur les trois années que dure la formation. Donc, on va s’orienter sur des compétences et des objectifs d’apprentissage d’un point de vue cognitif, des compétences et des acquis d’apprentissage d’un point de vue réflexif et là on ajoute un point qui nous tient vraiment à cœur c’est tout ça aussi dans un troisième niveau qui va être l’intégratif et le transfert. »
Cette structure accompagne la progression des étudiants : « Bien évidemment qu’en première année, on va quand même avoir un tout petit peu plus de cognitifs, parce que c’est ça qu’on veut avoir en termes de base solide. Mais on ne va pas tout être dans du cognitif parce qu’on est dans des écoles supérieures. »

L’intégration complète : de la théorie à l’évaluation

L’HESAV pousse la cohérence jusqu’aux validations. Comme le souligne Laurence avec fierté : « Pour pousser le bouchon encore plus loin, c’est qu’on a réfléchi jusqu’aux validations. Donc on a vraiment été très loin. »
Cette approche systémique se traduit par des exigences concrètes : « Il faut qu’on scénarise son enseignement et il faut qu’on soit très cohérents jusqu’aux validations qui sont associées à chaque module. »
La cohérence pédagogique : « Si toi, dans ton module, tu fais beaucoup d’acquisitions et puis pas du tout de pratique, tu ne vas pas pouvoir évaluer tes étudiants via la pratique. Ça n’aura aucun sens. »

✅ Les résultats concrets et leçons apprises

Ce qui fonctionne : les réussites mesurables

L’engagement terrain porte ses fruits. Laurence observe : « Ça nous a vraiment permis de renforcer aussi ce lien avec nos partenaires. » Cette relation renforcée avec les terrains de stage constitue un indicateur crucial de la pertinence de la formation.
L’amélioration de la motivation : La contextualisation authentique génère des bénéfices pédagogiques mesurables, alignés avec les théories motivationnelles que défend également Jacques Tardif.

Les défis surmontés : financement et résistances

Face à la question récurrente du financement, Laurence est transparente : « On est vraiment sur quelque chose de très routinier avec des éléments qui vont changer. Donc, un plan d’études cadre qui évolue tous les dix ans. »
Elle ajoute avec réalisme : « Pas de financement et beaucoup de transpiration, on va dire, plus que de financement. »
Gestion des résistances humaines : L’établissement fait preuve de lucidité sur les défis humains : « Les résistances ? Il y en a encore dans l’équipe. On ne va pas se mentir qu’au bout de plusieurs années, ça existe encore. Mais surtout, il faut qu’elle soit comprise, cette résistance. Pourquoi ? Parce qu’ les gens ont peur. »
L’accompagnement devient central : « Il y a une crainte de… Pu être fondamentalement compétent parce qu’on me demande d’aller plus loin que mon champ d’action mais l’idée c’était vraiment d’accompagner. »

L’évaluation repensée : moins mais mieux

Une révolution culturelle s’opère concernant l’évaluation. Laurence explique : « On a dit à tout le monde, il n’y a pas besoin de tout évaluer parce qu’il faut le répéter, même année après année. Jacques, il le disait déjà, mais il faut encore dire ça à tout le monde. On n’a pas besoin de tout évaluer. »
Cette approche libératrice s’accompagne d’une exigence nouvelle : « Il y a plusieurs collègues qui doivent faire des deuils. Parce qu’il y en a qui veulent tout évaluer tout le temps, mais finalement, ce n’est pas en évaluant tout le temps qu’on travaille finalement sur les compétences. »
 

🚀 Perspectives et reproductibilité

Un modèle transférable ?

L’expérience de l’HESAV offre des enseignements précieux pour d’autres établissements. Laurence partage sa méthode : « On propose finalement à nos collègues d’autres filières qui se lancent aussi là-dedans, de débuter par la finalité. Finalement, qu’est-ce que je veux à la fin d’un cursus pour mes étudiants ? »
Les conditions de succès identifiées :
  • Approche collaborative depuis le début
  • Ancrage terrain systématique
  • Cohérence complète jusqu’aux évaluations
  • Accompagnement des résistances
  • Vision long terme

L’amélioration continue : une nécessité

L’établissement inscrit sa démarche dans la durée : « C’est un projet qui doit vivre sur le long terme. Et d’ailleurs, il vit encore et on a une rencontre programmée dans deux semaines. Pour justement parler d’évolution dans nos pratiques de validation. »
Cette philosophie de l’amélioration continue reflète la maturité de l’approche : « Si on s’arrête à un moment donné, ça ne fonctionne pas. Il faut que ça soit maintenant ancré et puis continuer à faire ce rouage-là. »
 

🔚 De la transformation à l’inspiration

L’expérience de l’HESAV démontre qu’une transformation profonde vers l’approche par compétences est possible, même sans financement spécifique. Elle repose sur trois piliers : une vision collective claire, un ancrage terrain rigoureux et une cohérence systémique jusqu’aux évaluations.
Comme le souligne Jacques Tardif à propos de cette expérience : « Je trouve que c’est exemplaire de ce que vous avez fait. Et quand on entend ce que vous racontez, le référentiel de compétences est le cadre que vous utilisez toujours et les modules ou les situations que vous privilégiez sont aussi très intégrés dans ce référentiel de compétences. »
Cette transformation illustre parfaitement que la révolution pédagogique ne nécessite pas de révolution budgétaire, mais une révolution culturelle portée par des équipes engagées et méthodiques.
L’HESAV nous montre qu’il est possible de dépasser l’écart entre théorie et pratique, entre ambitions pédagogiques et contraintes opérationnelles. Leur approche systémique, nourrie par la recherche et validée par le terrain, ouvre la voie à une nouvelle génération de formations authentiquement centrées sur le développement des compétences professionnelles.

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