L’évaluation des compétences représente l’un des défis les plus complexes de l’enseignement supérieur moderne. Entre théories pédagogiques et contraintes pratiques, entre innovation technologique et traditions académiques, les enseignants naviguent souvent à vue. Heureusement, Jacques Tardif, référence francophone incontournable de l’approche par compétences, nous éclaire sur les erreurs les plus courantes et les solutions concrètes pour les éviter.
Lors d’un webinaire récent organisé par la communauté APC SUP, ce professeur émérite de l’Université de Sherbrooke a partagé son expertise sur les dérives majeures qui compromettent l’évaluation authentique des compétences. Découvrons ensemble ces 5 pièges critiques et les recommandations pratiques pour transformer vos pratiques évaluatives.
❌ Les 5 dérives majeures à éviter absolument
1. Évaluer des « instantanés » au lieu du développement
La première dérive, particulièrement répandue, consiste à évaluer un produit à un moment précis plutôt qu’un processus de développement dans le temps. Jacques Tardif l’explique clairement : « La majorité des évaluations portent sur un produit. On prend un instantané ou une photo de quelque chose et non sur un développement ou une progression. »
Cette approche pose un problème fondamental : elle ignore la nature même des compétences qui se construisent progressivement. Comme le souligne l’expert : « Souvenez-vous d’un des extraits que j’ai mentionné au tout début de ma présentation. C’est un temps long et un temps vraiment… Multiplié par plusieurs situations d’apprentissage. »
L’impact sur l’apprentissage étudiant : Cette évaluation « photo » prive les étudiants d’une vision claire de leur progression et limite leur capacité d’autorégulation. Elle encourage une logique de performance ponctuelle au détriment du développement à long terme.
2. Se limiter aux ressources internes (mémoire biologique)
La deuxième dérive critique concerne l’obsession de l’évaluation « fermée » sans ressources externes. Tardif est catégorique sur ce point : « J’imagine que plusieurs d’entre vous connaissez la définition que je privilégie pour les compétences. Donc, je parle toujours de ressources externes qu’on doit mobiliser, combiner. »
Cette approche devient particulièrement problématique à l’ère de l’intelligence artificielle générative. Tardif met en garde : « Une hypothèse problématique […] avec laquelle nous vivons maintenant, c’est qu’à cause de l’IA ou en raison de l’IA, les étudiants ne devraient réussir leurs évaluations qu’à partir de ce qu’ils ont dans leur mémoire biologique. »
Pourquoi cette approche appauvrit l’évaluation : En interdisant l’accès aux ressources externes, nous créons des situations artificielles qui ne correspondent pas aux contextes professionnels réels. Comme l’explique Tardif : « L’utilisation de la technologie ne devrait surtout pas être perçue comme de la tricherie ou la paresse, mais c’est une pièce vraiment incontournable et hautement significative dans les contextes authentiques. »
3. Évaluer sans contexte authentique
La troisième dérive concerne l’évaluation décontextualisée des ressources internes. Pour illustrer ce problème, Tardif prend l’exemple médical : « Si on est dans le domaine de la médecine […] cours d’anatomie, cours de pathophysiologie, cours de X, Y, Z, et puis les profs évaluent ces bases de connaissances, disons, c’est une évaluation décontextualisée des ressources. »
Le piège des QCM décontextualisés : Ces évaluations, même si elles mesurent des connaissances, ne nous disent rien sur la capacité de l’étudiant à mobiliser ces ressources dans des situations réelles : « Ça ne me dit rien encore de ce que l’étudiant ou l’étudiante pourra prendre en compte selon dans un problème réel. »
L’importance des situations professionnelles réelles : Tardif insiste sur le fait que « plus ce que j’apprends est ancré dans quelque chose qui est réel, plus ça fait sens pour l’étudiant. » Cette approche augmente significativement la motivation des étudiants.
4. Négliger la mobilisation et la combinaison des ressources
La quatrième dérive porte sur l’insuffisante attention accordée à la façon dont les étudiants mobilisent et combinent leurs ressources. Tardif établit une distinction cruciale : nous évaluons souvent les ressources disponibles sans nous préoccuper de leur utilisation judicieuse.
L’explicitation comme élément clé : Pour éviter cette dérive, Tardif recommande de systématiquement demander aux étudiants : « À quoi tu as pensé, tout ce que tu as pensé quand tu as vu cette situation-là. Vraiment. Donc, quelles sont les ressources internes que tu as mis à ton service ? »
Il ajoute : « Deuxièmement, parce que je suis préoccupé et les compétences le sont, sur la contextualisation judicieuse des ressources […] Fais une cartographie […] de celle que tu as réellement combiné dans la version finale. »
5. Oublier le profil de sortie et les niveaux de développement
La cinquième dérive concerne l’absence de vision claire du profil de sortie et des niveaux de développement attendus. Tardif observe : « Les étudiants reçoivent plein d’informations par rapport à leurs ressources internes, le nombre de connaissances qu’ils ont développées, ça vaut 10 sur 20 ou ça vaut 14 sur 20, mais on ne parle que très rarement de l’évaluation de leurs compétences et de la progression de leurs compétences. »
L’importance du référentiel précis : Pour l’expert, chaque étudiant devrait recevoir « au terme de sa formation une appréciation extrêmement précise sur quel est […] le degré de développement que vous avez atteint dans vos compétences. »
✅ Les bonnes pratiques recommandées par Jacques Tardif
1. Intégrer l’IA générative dans l’évaluation
Contrairement aux réticences de nombreux établissements, Tardif prône l’intégration réfléchie de l’intelligence artificielle dans les évaluations. Il donne un exemple concret en soins infirmiers où « l’IA c’est permis et non seulement permis, mais c’est vraiment favorisé. »
Exemple pratique d’évaluation avec IA : Dans sa situation d’évaluation, Tardif demande aux étudiants : « Quelles sont les IA consultées, les sources externes, quelles sont leurs contributions à la construction progressive du plan que tu proposes, Et quels sont les éléments qui ne feraient pas partie du plan si tu n’avais pas consulté l’IA ? »
Les TCS comme alternative innovante : Pour les grandes cohortes, Tardif recommande les Tests de Concordance de Script (TCS) développés par Bernard Charlin : « Le TCS, c’est proposer un cas réel […] L’étudiant […] peut à tout moment dire voilà c’est ma proposition puis recevoir l’avis qu’il y a 9 experts sur 15 qui étaient d’accord avec ça. »
2. Privilégier l’évaluation formative et les portfolios
Tardif est formel sur ce point : « À mon avis, comme soutien à l’apprentissage, c’est le plus important » concernant l’évaluation formative. Il recommande l’utilisation de portfolios, mais avec parcimonie : « Il ne faut pas que votre portfolio soit un truc qui est extrêmement lourd à apprivoiser pour les étudiantes et les étudiants. »
Quelques traces vs obsession de l’évaluation : L’expert prône une approche mesurée : « Vous mettez beaucoup d’accent sur les quelques preuves. Où les quelques traces […] Quelques traces qui illustrent la progression ou qui illustrent mon développement. » Il ajoute avec humor : « On pourrait faire en sorte que la vie soit un peu plus légère parce qu’on a un peu… Une obsession de l’évaluation. »
3. Créer des situations authentiques même avec de gros effectifs
Face à l’argument récurrent du nombre d’étudiants, Tardif est catégorique : « Moi, depuis que j’ai rencontré Ludovic Charbonnel […] je me permets de dire aux gens, écoutez, si vous enseignez à 200 ou 300 étudiantes ou étudiants et que le frein à l’utilisation de situation authentique pour l’évaluation. C’est le nombre de personnes Ce n’est plus un frein maintenant. »
Cette position s’appuie sur l’évolution des solutions technologiques qui permettent désormais de gérer l’évaluation de compétences même sur de grandes cohortes.
🎯 Mise en pratique : conseils opérationnels
Check-list pour revoir ses évaluations :
- Vérifiez la temporalité : Votre évaluation capture-t-elle un développement ou un instantané ?
- Auditez les ressources : Les étudiants peuvent-ils mobiliser des ressources externes pertinentes ?
- Testez l’authenticité : La situation proposée correspond-elle aux contextes professionnels réels ?
- Évaluez l’explicitation : Demandez-vous aux étudiants d’expliciter leur processus de mobilisation des ressources ?
Questions à se poser avant de créer une évaluation :
- Cette évaluation permet-elle de mesurer la progression des compétences dans le référentiel ?
- Les étudiants peuvent-ils démontrer leur capacité de mobilisation et de combinaison des ressources ?
- Le contexte d’évaluation prépare-t-il réellement aux situations professionnelles ?
Intégrer les outils modernes d’évaluation
L’évolution technologique offre aujourd’hui des solutions pour accompagner cette transformation. Les plateformes spécialisées permettent de créer des situations d’évaluation authentiques, de collecter des données sur la progression des compétences et de fournir un feedback personnalisé à grande échelle.
🔚 Vers une évaluation authentique des compétences
Les recommandations de Jacques Tardif nous invitent à repenser fondamentalement nos pratiques évaluatives. L’enjeu n’est plus de mesurer ce que les étudiants savent, mais de comprendre comment ils mobilisent ce savoir dans l’action.
Cette transformation s’impose d’autant plus que l’intelligence artificielle générative révèle « au grand jour maintenant les faiblesses de nos évaluations actuelles, notamment qu’on ne prend pas en compte les ressources externes dans le savoir agir. »
L’avenir de l’évaluation des compétences réside dans notre capacité à créer des situations authentiques qui permettent aux étudiants de démontrer leur savoir-agir complexe. Comme le conclut Tardif : « Les évaluations devraient essentiellement évaluer un parcours de développement de savoir agir. »
Cette approche exigeante mais nécessaire transformera non seulement nos pratiques d’évaluation, mais aussi l’expérience d’apprentissage de nos étudiants, mieux préparés aux défis professionnels qui les attendent.